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L'intelligence artificielle au Burkina Faso : enjeux et perspectives juridiques

Le Burkina Faso a validé le 17 juin 2026 sa feuille de route nationale sur l'intelligence artificielle pour 2026-2030, un mois avant d'accueillir à Ouagadougou le SIPEN-UEMOA consacré à l'IA, aux fintechs et à la finance inclusive. Quelques mois plus tôt, en janvier 2026, le Premier ministre inaugurait deux datacenters souverains de l'administration publique sous un mot d'ordre sans ambiguïté : « zéro donnée à l'extérieur ». La doctrine burkinabè de l'IA est posée : souveraineté d'abord.
Mais le pays présente aussi une singularité juridique qu'aucun autre État de la série ne connaît : son retrait de la CEDEAO, effectif depuis le 29 janvier 2025, déplace l'ancrage régional de son droit du numérique. L'Acte additionnel de 2010 sur la protection des données, socle communautaire qui avait inspiré les législations ouest-africaines, ne le lie plus en tant que droit communautaire, tandis que l'UEMOA, dont le Burkina reste membre, et la jeune Alliance des États du Sahel prennent le relais. Cet article cartographie ce qui existe, identifie ce qui manque, et propose une lecture critique des frictions juridiques que l'IA fait remonter dans le système burkinabè.
1. Un socle solide, une autorité de contrôle pionnière, un ancrage régional recomposé
Aucun texte burkinabè ne régit spécifiquement les systèmes d'intelligence artificielle. Le dispositif applicable se reconstitue par addition :
La loi n°001-2021/AN du 30 mars 2021 portant protection des personnes à l'égard du traitement des données à caractère personnel, qui a remplacé la loi de 2004. Son autorité de contrôle, la Commission de l'informatique et des libertés (CIL), est l'une des plus anciennes d'Afrique de l'Ouest : opérationnelle depuis 2007, elle reçoit des centaines de plaintes par an, remet ses rapports au chef de l'État et a fait passer le régime de l'autorisation préalable à celui de la déclaration, y compris pour la vidéosurveillance, contre les dérives de laquelle elle a publiquement mis en garde.
Le droit pénal du numérique est codifié : le Code pénal de 2018 (loi n°025-2018/AN) consacre un livre entier aux infractions liées aux systèmes informatiques, calqué sur la Convention de Budapest, et le Code de procédure pénale de 2019 intègre la preuve électronique. La Brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité traite environ 3 000 plaintes par an.
La loi n°014-2024/ALT du 9 juillet 2024 portant sécurité des systèmes d'information, qui renforce l'ANSSI (créée dès 2013) et fonde depuis 2025 un régime d'agrément technique pour la commercialisation des matériels et logiciels de cybersécurité. Une stratégie nationale de lutte contre la cybercriminalité 2025-2029 a été validée fin 2024.
Les textes sectoriels historiques : loi n°061-2008/AN sur les réseaux et services de communications électroniques (régulateur : ARCEP), loi n°045-2009/AN sur les services et transactions électroniques.
L'ancrage régional recomposé : le Burkina reste membre de l'UEMOA, de l'OHADA (dont les actes uniformes régissent le droit des affaires) et de l'OAPI (Accord de Bangui pour la propriété intellectuelle), et il est cofondateur de l'Alliance des États du Sahel, devenue confédération en juillet 2024. En revanche, son retrait de la CEDEAO prive d'effet communautaire l'Acte additionnel de 2010 sur les données personnelles, et, selon la liste officielle de l'Union africaine du 2 février 2026, le pays n'a ni signé ni ratifié la Convention de Malabo, le projet de ratification adopté en Conseil des ministres en 2021 n'ayant jamais été mené à terme.
L'enjeu, pour les juristes et les responsables conformité, n'est donc pas de chercher une « loi sur l'IA » qui n'existe pas, mais d'identifier comment chaque système algorithmique est saisi par ce corpus, et de suivre un ancrage régional en pleine redéfinition.
2. La feuille de route IA 2026-2030 : six axes, une doctrine souverainiste, pas encore de loi
Le chantier IA burkinabè est piloté par une structure dédiée du ministère de la Transition digitale, le SPIVTEN (Secrétariat permanent de l'innovation et de la veille sur les technologies émergentes du numérique). Lancé en août 2025 par un atelier d'analyse situationnelle inscrit dans la stratégie nationale de développement de l'économie numérique, le processus a abouti le 17 juin 2026 à la validation d'une feuille de route nationale 2026-2030 articulée en six axes : gouvernance institutionnelle de l'IA, infrastructures numériques, production et sécurisation des données nationales, formation aux compétences IA et données, recherche-innovation-entrepreneuriat, et usage éthique et responsable. Les secteurs prioritaires sont la santé (aide au diagnostic), l'agriculture (prévisions météorologiques), l'éducation, l'eau et l'énergie, et l'administration publique, le tout inscrit dans le plan gouvernemental RELANCE 2026-2030 et le chantier « IA pour tous ».
La mise en œuvre a des signes concrets : les deux datacenters modulaires du G-cloud administratif inaugurés en janvier 2026 (plus de 15 milliards de FCFA, environ 3 000 téraoctets de stockage, 7 000 machines virtuelles) avec un datacenter national aux normes internationales annoncé d'ici 2028, la 20ᵉ Semaine du numérique de novembre 2025 placée sous le thème de l'IA, un projet d'IA appliquée aux médias publics, et, fait notable, la formation d'une trentaine de députés à l'IA en juillet 2026, explicitement pour préparer l'examen des futures lois sur l'intelligence artificielle et le numérique.
Trois angles morts ressortent à la lecture :
La feuille de route n'a ni budget publié, ni texte d'application. Validée en atelier national et, selon la presse spécialisée, adoptée en Conseil des ministres, elle reste un document d'orientation : aucune loi, aucun décret IA n'existe à ce jour. La formation des députés suggère que le législateur s'y prépare ; le calendrier, lui, n'est pas public.
La souveraineté des données est traitée comme une question d'infrastructure plus que de droits. « Zéro donnée à l'extérieur » répond à une exigence stratégique compréhensible dans le contexte sécuritaire du pays. Mais héberger localement ne dit rien des garanties des personnes : qui accède aux données du G-cloud, avec quels contrôles, quels recours ? La CIL a l'ancienneté pour porter cette doctrine ; encore faut-il que la feuille de route lui en donne le mandat et les moyens.
La place du citoyen face à l'algorithme n'est pas abordée. Aide au diagnostic, administration publique, médias : lorsque les systèmes annoncés prendront des décisions ou produiront des contenus affectant les droits des Burkinabè, quelles seront les obligations de transparence, de motivation, de contestation ? Ni la feuille de route ni le droit positif ne le disent.
3. Les frictions juridiques que l'IA fait remonter dans le droit existant
3.1. Protection des données personnelles : une loi récente, un contexte exigeant
La loi n°001-2021/AN fournit un cadre modernisé, et la CIL une pratique établie de près de vingt ans. L'IA met l'ensemble à l'épreuve sur quatre points :
Les traitements sécuritaires et la vidéosurveillance. Dans un pays en guerre contre le terrorisme, la tentation du couplage entre vidéosurveillance déclarée à la CIL et analyse algorithmique (détection, reconnaissance) est forte. C'est précisément le terrain où les garanties procédurales, finalités, durées, contrôle indépendant, importent le plus, et où la CIL a déjà alerté.
Les décisions automatisées. La loi de 2021 n'organise ni analyse d'impact systématique, ni droit à l'explication, ni garantie d'intervention humaine pour les décisions individuelles automatisées, au moment où l'administration se numérise.
L'entraînement des modèles. La constitution de corpus, y compris pour une « IA souveraine » en langues nationales, implique des données personnelles dont la base légale doit être identifiée avant tout traitement.
Le vide communautaire post-CEDEAO. L'Acte additionnel de 2010 ne liant plus le pays, le référentiel supranational de la protection des données burkinabè repose désormais sur le droit national et, à terme, sur ce que l'UEMOA ou l'AES en feront. Ni Malabo (non ratifiée), ni la CEDEAO : le Burkina est, en droit des données, plus seul qu'avant, ce qui rend sa loi de 2021 et sa CIL d'autant plus centrales.
3.2. Responsabilité civile et pénale : un vide qui dure
La question, qui est responsable quand un système d'IA cause un dommage ? n'a aucune réponse spécifique en droit burkinabè. Les mécanismes mobilisables relèvent du droit commun : responsabilité du fait des choses, qui suppose d'identifier un gardien alors que la chaîne de l'IA se répartit entre fournisseur, intégrateur, déployeur et utilisateur ; responsabilité contractuelle, tributaire de stipulations souvent déséquilibrées au profit du fournisseur ; responsabilité pénale, qui bute sur l'élément intentionnel, même si le Code pénal de 2018 fournit déjà un arsenal contre les infractions commises via les systèmes informatiques. Le juge burkinabè devra composer à droit constant.
3.3. Discrimination algorithmique : un sujet non encore juridicisé
La Constitution burkinabè garantit l'égalité devant la loi. Mais aucun texte ne définit la discrimination algorithmique, n'impose de tests d'équité, ni n'organise la charge de la preuve dans un contentieux où la victime n'a aucun accès au modèle. Les terrains sont déjà là : scoring de crédit et mobile money dans l'espace UEMOA, présélection au recrutement, ciblage des aides dans un pays où les déplacements de population rendent l'identification des bénéficiaires critique. L'AI Act européen classe ces usages parmi les systèmes à haut risque et impose gouvernance des données d'entraînement, documentation et supervision humaine. Le droit burkinabè n'a, à ce jour, aucun équivalent.
3.4. Propriété intellectuelle et IA générative : l'enjeu OAPI
Le Burkina Faso est membre de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle, et l'Accord de Bangui révisé ne traite ni de la titularité des œuvres générées par IA, ni du statut des données d'entraînement au regard du droit d'auteur. La question se posera avec force pour les corpus en mooré, dioula ou fulfuldé qu'une IA souveraine devra mobiliser : ces actifs linguistiques et culturels, collectés auprès de locuteurs, n'ont aujourd'hui aucun statut juridique défini, ni quant à leur propriété, ni quant aux droits des personnes enregistrées.
3.5. Deepfakes, désinformation, intégrité de l'information
Le Code pénal de 2018 permet de réprimer une partie du contentieux des hypertrucages : fausses informations, atteintes à l'honneur, usurpation d'identité numérique. Mais le droit burkinabè ne dispose d'aucun des outils préventifs que l'AI Act européen impose à compter d'août 2026 : étiquetage des contenus synthétiques, marquage, traçabilité. Dans un contexte de guerre informationnelle documentée au Sahel, où les contenus manipulés circulent massivement, l'écart entre la sophistication des outils de génération et l'outillage du droit est un enjeu de sécurité nationale autant que de libertés : le projet gouvernemental d'IA dans les médias publics rend le sujet d'autant plus urgent.
4. L'AI Act européen et les standards internationaux : une contrainte plus lointaine, pas nulle
Le règlement (UE) 2024/1689, l'AI Act, s'applique à tout fournisseur ou déployeur de systèmes d'IA dont les résultats sont utilisés dans l'Union européenne, indépendamment du lieu d'établissement. L'économie burkinabè est moins arrimée à l'Europe que celles du golfe de Guinée, et la doctrine souverainiste du pays regarde ailleurs ; mais la contrainte n'est pas nulle : un éditeur SaaS de Ouagadougou servant des clients européens, une ONG internationale déployant un système de ciblage des aides, une filiale d'un groupe européen dans les mines ou la banque entrent dans le champ. Surtout, les standards de l'AI Act (cartographie des risques, documentation, supervision humaine) restent le référentiel de conformité le plus structuré disponible : s'y adosser volontairement, c'est préparer à moindre coût les futures exigences burkinabè et régionales. La conformité externe tire la conformité interne, plus vite que le législateur.
5. UEMOA et AES : le Burkina au centre d'un double jeu régional
Le Government AI Readiness Index 2025 d'Oxford Insights classe le Burkina Faso 128ᵉ sur 195 pays, avec un score d'adoption par le secteur public remarquablement élevé pour la région, reflet d'un État qui numérise vite, et des scores d'écosystème encore faibles. L'indice d'investissement de l'AFD confirme la progression : le pays est passé du stade 1 en 2024 au stade 2 depuis 2025.
Sa position régionale est unique. D'un côté, le Burkina est cité parmi les États membres de l'UEMOA déjà dotés d'une stratégie nationale sur lesquels la Commission veut bâtir la stratégie régionale de l'IA, annoncée au SIPEN de Ouagadougou en juillet 2026 avec un fonds dédié aux champions technologiques ; il participe aussi, avec le Bénin, la Côte d'Ivoire, la Guinée, le Mali et le Sénégal, aux travaux d'un cadre commun de gouvernance de l'IA présenté au dialogue mondial de l'ONU. De l'autre, il investit l'Alliance des États du Sahel, dont l'initiative « IA AES » lancée à Bamako en janvier 2026 veut fédérer les talents de l'espace confédéral. Deux enceintes, deux logiques : l'harmonisation UEMOA et la souveraineté AES. La cohérence des futurs textes burkinabè avec ces deux référentiels sera l'un des sujets juridiques les plus intéressants de la région.
Ce qu'il faut retenir, pour les juristes et les responsables conformité
Le Burkina Faso avance avec une doctrine claire, souveraineté des données et IA au service des priorités nationales, un socle légal solide et une autorité de contrôle expérimentée, mais sans texte propre à l'IA et dans un environnement régional recomposé. Pour un opérateur économique qui développe ou déploie de l'IA au Burkina Faso, trois priorités s'imposent dès aujourd'hui :
Construire la conformité sur la loi n°001-2021/AN : déclarations auprès de la CIL, registre des traitements, encadrement de la vidéosurveillance, sécurité, transferts. Le retrait de la CEDEAO n'a pas allégé les obligations : il a rendu le droit national d'autant plus central, et la CIL reste l'interlocuteur de référence.
Cartographier ses systèmes d'IA et leur niveau de risque selon les standards internationaux (AI Act, recommandations UNESCO), même sans obligation locale : c'est l'investissement qui préparera le mieux aux textes annoncés par la feuille de route 2026-2030 et aux exigences d'hébergement local.
Suivre le double agenda régional : stratégie régionale IA de l'UEMOA, initiatives de l'AES, et au plan interne les lois que le Parlement burkinabè se prépare visiblement à examiner. Les obligations applicables aux déployeurs d'IA au Burkina se joueront sur ces trois tables à la fois.
Pour les juristes, le terrain est ouvert. Les premiers contentieux, vidéosurveillance algorithmique contestée devant la CIL, litige sur un corpus vocal en langue nationale, responsabilité d'un système de ciblage des aides, façonneront un droit qu'aucun texte ne préfigure encore.
Suivre ce droit en train de se faire
Le droit burkinabè de l'IA n'existe pas encore comme corpus autonome. Il se construit à la jonction de la loi de 2021 sur les données, des codes pénal et de procédure pénale, de la loi de 2024 sur la sécurité des systèmes d'information, de la feuille de route IA 2026-2030, des textes UEMOA et OHADA, de l'Accord de Bangui, et des positions de la CIL, de l'ANSSI et de l'ARCEP, le tout dans un ancrage régional en recomposition depuis le retrait de la CEDEAO. Pour un juriste, un responsable conformité ou un dirigeant qui doit décider aujourd'hui, le défi n'est pas conceptuel, il est documentaire : trouver le bon texte, dans la bonne version, au bon moment.
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